Et si, dans quinze ans, il n’y avait plus assez de professeurs pour enseigner l’intelligence artificielle dans nos universités ?
Ce scénario catastrophe n’a rien d’une science-fiction. Aujourd’hui, les géants du numérique (Google, Microsoft, OpenAI) s’arrachent les meilleurs talents de la recherche. Salaires parfois multipliés par trois ou quatre, laboratoires ultra-équipés, projets spectaculaires… Face à cela, les universités peinent à retenir leurs chercheuses et chercheurs.
Sans une recherche publique forte, qui posera les questions qui dérangent ? Qui financera les recherches utiles, mais peu rentables à court ou moyen terme ?
Face à ce constat, l’OCDE a lancé un groupe d’experts sur les effectifs de recherche dans les domaines prioritaires. Et pour piloter ce groupe, c’est une Belge qui a été choisie : Neda Bebiroglu, Conseillère Scientifique et Coordinatrice de l’Observatoire de la Recherche et des Carrières Scientifiques au FNRS en Belgique. Au sein de cet observatoire, sont analysées les trajectoires professionnelles des chercheuses et chercheurs et les dynamiques du « marché » académique, notamment à travers de grandes enquêtes auprès des titulaires de doctorat en Fédération Wallonie-Bruxelles. Ces travaux permettent de mieux comprendre les conditions de carrière dans la recherche et d’identifier les obstacles structurels qui freinent l’attractivité des carrières scientifiques.
C’est sur base de cette riche expérience que Neda Bebiroglu a été choisie pour présider le groupe d’experts. L’objectif ? Passer au crible des dizaines d’initiatives nationales et dégager les meilleures pratiques, afin de proposer des solutions concrètes pour que la recherche publique reste vivante, indépendante et au service de la société.
Penser en « écosystème » : la clé des recommandations du groupe d’experts
Neda Bebiroglu insiste sur un mot : écosystème.
On ne résout pas la pénurie de talents en regardant seulement l’université ou seulement l’entreprise. Il faut voir l’ensemble du système : universités, industries, gouvernements, laboratoires publics, écoles, et même les citoyens.
« Si le secteur privé attire l’essentiel des talents aujourd’hui, comment fera-t-il pour recruter dans dix ou quinze ans, quand il n’y aura plus de professeurs pour former la prochaine génération ? » résume-t-elle.
L’approche écosystémique, c’est donc mettre tout le monde autour de la table : États, entreprises, syndicats, chercheuses et chercheurs. Et garder un cap commun : une recherche publique forte, indépendante, et utile à la société.
Aujourd’hui, les domaines les plus concernés sont l’IA et les technologies quantiques, mais demain d’autres disciplines comme la biophysique pourraient connaître les mêmes défis. Cela ne signifie pas pour autant que l’université doit courir après les besoins de l’industrie. Il faut au contraire garantir une
masse critique de chercheuses et chercheurs dans les filières scientifiques fondamentales (comme les mathématiques) qui permettent de rester flexible et de s’adapter.
La course aux talents ne se joue pas seulement entre universités et entreprises. Elle est aussi internationale. Certains pays du Sud ou d’Europe centrale et orientale subissent une fuite des cerveaux très aggravée. La Belgique, grâce à son système de financement de la recherche et à ses efforts de coordination, s’en sort mieux que beaucoup.
Si un plan de convergence pour l’IA et des taskforces sur le quantique existent déjà, les espaces de dialogue mériteraient d’être encore renforcés.
Parmi les pistes de solutions proposées par le groupe d’experts : agir dès l’école pour donner le goût des sciences à toutes et tous, en accordant une attention particulière aux filles, encore peu nombreuses à entamer et poursuivre une carrière scientifique. Créer des passerelles interdisciplinaires, par exemple en permettant à un doctorant en biologie ou en mathématiques de se tourner vers des secteurs en pénurie comme l’IA via des micro-certifications. Valoriser l’interdisciplinarité dans les promotions et les recrutements. Soutenir les chercheurs « traducteurs », ceux qui font le lien entre le laboratoire et l’entreprise, en créant des postes à double affiliation et en facilitant les retours de l’industrie vers l’université, avec une évaluation qui valorise l’expérience privée. Enfin, si l’université ne peut pas rivaliser avec les salaires du privé, la carrière universitaire offre un cadre inégalé pour la liberté de recherche. Cependant, pour qu’elle reste attractive, il est essentiel de lutter contre la précarité des chercheuses et chercheurs et de pouvoir offrir des carrières stables.
La fuite des cerveaux comme enjeu éthique : l’apport essentiel des sciences humaines
Derrière la bataille des talents se cache un enjeu de société plus large : qui pose les questions qui dérangent si le privé dicte tout ? Une recherche publique affaiblie, c’est moins de contre-pouvoir, moins de vigilance sur les biais, la fiabilité ou le respect des données personnelles.
Autre conviction de Neda Bebiroglu : réintégrer les humanités dans la tech : « On parle de plus en plus de STEAMH – Sciences, Technologie, Ingénierie, Arts, Mathématiques, Humanités – pour remplacer STEM. Il faut que les humanités soient à la table dès la conception des technologies », explique-t-elle.
Pourtant, dans les référentiels de compétences actuels, l’éthique est souvent optionnelle, voire absente. Le groupe qu’elle préside recommande ainsi d’y intégrer l’éthique, l’intégrité et la collaboration interdisciplinaire, ainsi que l’innovation responsable, et de les inclure également dans les critères de recrutement et de financements.
Et après ?
Pour l’instant, le groupe de travail s’est réuni trois fois. Une note de synthèse intitulée « Collaboration entre le monde académique et l’industrie pour répondre aux besoins en compétences dans les domaines de l’IA et du quantique » sera publiée prochainement. Le rapport final est encore en cours de développement, mais le cap est clair : construire un écosystème gagnant-gagnant entre l’industrie et l’académie. Le groupe se concentrera, lors de la phase 2, sur la collaboration internationale dans la formation à la recherche scientifique. L’objectif est d’identifier des mécanismes concrets que les politiques publiques peuvent soutenir, notamment à travers l’encadrement transfrontalier, la découverte des cultures de recherche dans différents pays, l’émergence de nouveaux sujets de recherche et la mobilité bidirectionnelle.
La Belgique, et notamment la Fédération Wallonie-Bruxelles, jouent ici un rôle de premier plan sur la scène internationale. Une belle illustration de leur capacité à contribuer aux politiques mondiales de la recherche.
